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Irlande 1845: monocultures dangereuses.
"Seulement deux choses dans ce monde sont trop sérieuses pour qu’on en rie, les patates et le mariage." Proverbe irlandais
La saison, jusqu’au début du mois de juillet, avait été excellente. Les champs de patates, qui couvraient les collines de tout le pays avec leurs feuilles vert foncé et leurs fleurs pourpres, étaient luxuriants. Et puis le temps changea et on eut un mauvais mois d’août, avec des températures de sept degrés inférieures aux normales saisonnières. La maladie se manifesta sans aucun signe avant-coureur dès la première moitié de septembre: en l’espace de quelques jours, les champs se transformèrent en étendues de tiges moisies qui sentaient le cadavre. Les tubercules étaient pourris, irrémédiablement perdus. Aucune des variétés cultivées ne résista au fléau de la rouille. Irlande, 1845: la récolte de toute une nation était détruite. Le désastre devint irréparable quand la maladie se représenta, plus féroce, l’année suivante: en 1846, aucune plante de patate sur le sol irlandais ne fut épargnée. A la fin de l’année une famine éclata qui causa une tragédie de proportions inédites dans l’histoire européenne depuis l’épidémie de peste noire en 1348. La rouille, par ailleurs, avait touché les champs de patates de l’ensemble du vieux continent, mais ses conséquences ne furent pas aussi dévastatrices qu’en Irlande. Pourquoi? En Irlande, les patates étaient presque la seule forme de culture; avec le lait, les patates constituaient le seul aliment de la population paysanne. Les céréales n’étaient consommées que par les nobles et les riches bourgeois des villes et les surplus étaient destinés à l’exportation dans le Royaume-Uni. Depuis trois siècles, la population dépendait totalement de la patate.
Mais comment en était-on arrivés là? Ca avait été un coup de foudre. Débarquée sur l’île dans les quinze dernières années du XVIe siècle, la patate était devenue en l’espace de cinquante ans la principale source de sustentation et le cœur même de la vie des Irlandais. Le climat froid et humide, le terrain meuble et riche en humus ne suffisent pas à expliquer la diffusion du tubercule qui, dans l’Angleterre voisine, comme dans le reste des pays du vieux continent, tarda pendant longtemps à devenir un produit de masse (link storia patata). Ce fut plutôt le climat social qui en décréta le succès. Dans l’Irlande du XVIe siècle, l’agriculture était peu évoluée et ne concernait presque que la subsistance. La population était affamée par la misère et les luttes sanglantes contre l’Angleterre qui, pendant plus de 300 ans, maintinrent le pays en proie à de perpétuels troubles économiques, sociaux et politiques. Cultiver les champs signifiait en assurer la ruine: toute tentative de culture était piétinée et détruite; les récoltes pouvaient être saccagées et brûlées. Telle était la situation quand la patate fit son apparition. Accueillie comme un don de la Providence, la patate demandait un effort minimal en termes de temps, de labeur et de connaissances agricoles spécifiques. L’alimentation, qui était précédemment basée sur les laitages et la viande, subit un changement radical. Au cours des siècles suivants, la dépendance de la population vis-à-vis de la patate s’accrut de plus en plus. Les lois pénales et les restrictions commerciales introduites par les anglais à la fin du XVIIe siècle aggravèrent la situation. Et le danger inhérent au fait d’être dépendant d’un seul aliment commença à se manifester.
Le risque de la monoculture En 1846, l’Irlande comptait entre huit et neuf millions d’habitants. La famine, ainsi que le typhus, le scorbut et le choléra, tuèrent plus d’un million de personnes. Comme à chaque fois qu’une biodiversité alimentaire vient à manquer, la dépendance monoalimentaire qui s’installe n’est pas seulement matérielle mais aussi psychologique. Même en cas d’extrême urgence les familles misérables de cultivateurs irlandais furent incapables de songer à des alternatives alimentaires: sans patates, on mourrait de faim. C’était tout. Le cas des régions côtières de l’île est lumineux car paradoxalement ce furent les plus touchées par la famine: les paysans n’étaient pas en mesure de se nourrir de poisson s’il n’était pas accompagné de patates. La faim, conjuguée à une politique malheureuse qui niait toute aide ou assistance aux paysans irlandais qui occupaient plus d’un quart d’acre anglaise, fut aussi la cause d’une vague d’émigration vers l’Amérique et, dans une moindre mesure, vers les villes du Nord de l’Angleterre - Liverpool et Manchester virent une irruption de masse de ma main-d’œuvre irlandaise, qui était discriminée du reste de la société. Le flux migratoire eut son pic le plus important dans les années 1846 et 1847. On estime que le pays, entre les morts et les émigrés, perdit deux millions et demi d’âmes. Quelques années plus tard, la population irlandaise était réduite de moitié.
(21/06/2006)
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